mercredi 19 décembre 2012

Monaco Dance Forum:grand écart entre "Juana" et "Poulet bicyclette"

La programmation du dernier Monaco Dance Forum est éclectique et plurielle, ouverte à de multiples langages de la danse d'aujourd'hui: Zimmerman et Depero, Pina Bausch pour les "grosses pointures" et pour les plus petits pas ou formats, deux spectacles à découvrir pour la diversité de leur esthétique et de leur message.
"Juana" de Eric Oberdorff et Analia Llugdar s'inscrit dans ces compositions chorégraphiques conceretantes, telle une musique et danse "de chambre"
Intime et déclicate cette pièce fait appel à une composition musicale exécutée en direct, remarquable.
Sur scène une chanteuse, belle soprano au timbre velouté,Donatienne Michel Danzac, une violoncelliste, Myrtille Hetzel et une clarinettiste, Annelise Clément.
Formation intimiste qui prend largement son espace sonore et scénique durant la pièce. La musique est de Annalia Llugdar et rappelle les compositions de Georges Aperghis.Textes, jeux de sons , de timbres et sonorités inédites dictent à la danse des soubresauts, des alignements très tectoniques, forts en ponctuation, en souffle.Quatre danseuses y évoluent en symbiose et confèrent aux mouvements sobre et larges, des accents de poésie lointaine, de nostalgie d'une atmosphère d'antan.
On pourrait s'y inventer une narration à partir des corps qui évoluent au gré de la présence sonore, inventive et séduisante.Les deux artistes, complices pour ce projet inédit de création musique et danse font sourdre et jaillir gestes et sons avec une synergie très convaincante.Inspirée d'un texte de Borges, cette pièce est juste et touchante, comme ce "miroir" évoqué fait d'images qui passent et qui demeurent."Et l'art, notre seule manière de retenir le temps"

"Poulet bicyclette" est d'un tout autre registre: danse africaine tout azimut pour un propos festif et ludique signé Georges Momboye.
De la verve, du punche, de la dynamique et de la dinamite pour ce spectacle tout public programmé en "matinée" pour petits et grands. C'est dire si cela fait mouche. Histoire de poulet à bicyclette, c'est à dire à la vélocité incroyable, épopée drôlatique d'une petite tribu joyeuse, voilà le propos, simple et accessible.
Le volatile est symbole de liberté, pas de captivité en Afrique. Momboye nous livre ses souvenirs de jeunesse et évoque les élucubrations de cinq danseurs aux prises avec ce poulet magique qui ne cesse de divertir et tendre des pièges à cette communauté tonitruante.
Le rythme est endiablé, la danse très inspirée des rituels africains et ça bouge, ça balance en cadence pour le meilleur d'une rythmique contagieuse. C'est jouissif et la scénographie, sobre est composée d'une grande cage, sorte de piège de lumière bienveillant et efficace .
Le bonheur est sur le plateau et l'on quitte les artistes, rassasié de joie et de bonnes respirations, de bonne humeur
Bon pied, bon œil, que du positif dans cette Afrique chatoyante qui résonne de belles intentions.

Décidément le Monaco Dance Forum fait la part belle à la danse d'aujourd'hui sur toutes ces facettes
Encore un petit tour du côté du cinéma avec le film récent "Pina" de Wim Wenders et le tour est joué.De la "mémoire" à la création, la boucle est bouclée et la sensation que la danse est un art pluriel autant qu'unique se fait concrète et convaincante.
Jean Christophe Maillot est bien un monsieur Loyal, orchestrant compagnie, école et festival avec brio et pugnacité.
DE wIM wENDERS

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mardi 18 décembre 2012

"Le laveur de vitres" de Pina Bausch illumine le Monaco Dance Forum

Cette pièce emblématique, une des plus fameuses de la chorégraphe Pina Bausch datée de 1997 a été présentée ce week-end au Monaco Dance Forum. La fureur et la poésie qui en émanent sont de toute beauté et le regard se perd devant tant de propositions dansées qui fusent et diffusent comme un parfum de vie intense et fulgurant.
Les interprètes que l'on retrouve toujours avec bonheur, fidèles à l'esprit de celle qui a forgé pour eux tant de rôles, trouvé en eux tant de potentiel inouï, sont entiers et galvanisé par la grâce.
Tout démarre par la vision dantesque d'un dôme de pétales de roses rouges évoquant Hong Kong tiraillé entre modernité et tradition.Cette montagne accouche de mystères, d'une danseuse égarée, longtemps dissimulée dans cette antre énigmatique. Dôme qui joue sur sa présence magique et enrôle plus d'un personnage qui tente de le gravir, de le détruire ou de l'effeuiller.Toute l'humaine condition s'y retrouve et gravite autour de ce totem symbole de l'absurde.
On s'y plait à y sourire de plaisir, à trembler en empathie intime avec les acteurs-danseurs virtuoses de leur propre langage façonné de main de maître par Pina.
Le Tanztheater Wuppertal Pina Bausch restitue l'esprit et l'âme de la chorégraphe avec fougue et passion, respect et dignité.L'impact visuel de la scénographie est trois heures durant fascinant, envoutant et la danse, hypnotique.
On y retrouve "les robes de Pina" portées par ses fidèles femmes danseuses, femmes qui dansent de toute leur peau, de toute leur robe. Car ce n'est pas de l'apparat ni de la frivolité, ces robes de bal, de baptême, de soirée.Ce sont ces "secondes peaux" qui magnifient leur corps, dénudent leur sensualité et ravissent les cœurs des hommes qui s'y frottent.
Quand le laveur de vitre apparait dans ce vaste champ de bataille et d'actions multiples, c'est pour mieux rappeler le labeur quotidien, la vie de tous les jours qui sillonne le spectacle de début à la fin.
C'est parfois très drôle aussi quand un des danseurs interroge le premier rang des spectateurs
et lui propose de réaliser ses souhaits; recevoir un café, du chocolat, du champagne. Tel un magicien banalisé, il exhausse les rêves et fait naitre la magie de l'instant partagé.
Accueillir cette troupe, c'est recevoir une compagnie radieuse, vivante, animée par la grâce autant que par le souvenir de celle qui les fait vibrer devant nous. En résonance, on ne peut résister à fondre en communion avec ce petit monde animé des meilleures intentions du "monde"!

Avant chaque spectacle dans le "puits de lumière " du Grimaldi forum, deux belles prestations animaient ce lieu ouvert au public avant l'heure.
Ces "inattendus" désormais très attendus et prisés proposaient "Contigo" de la compagnie portugaise de cirque O Ultimo Momento. Un moment à haut risque puisque l'interprète Joao Paulo Dos Santos, spécialiste du mât chinois y exécute des figures à vous couper le souffle tant la virtuosité, le suspens y sont de rigueur.Très bien adaptée au lieu, en plongée ou contre plongée, la visibilité de ce cette performance y gagnait en espace, en tension et intensité. Seul avec sa chaise, son mât, l'artiste déroute, fascine, envoute et sooulève la peur et l'émotion.

La seconde prestation "Variations pour les colonnes" fut celle de Gaetan Morlotti, artiste du Ballet de Monte Carlo, de l'ensemble "Small Bang" en compagnie d'un comédien et d'un contrebassiste. Une interrogation ludique sur la proximité de l'artiste dans et devant le public, en interaction et interactivité.En sympathie.aussi car sa marque de fabrique, ces "actes" ou "actions" est synonyme de conversation concertante et enjouée. Du bel ouvrage dense et risqué où l'artiste s'expose à son corps défendant.

Les Ballets de Monte Carlo: l' " Atelier" du bonheur

Le métier de danseur est roi au Ballet de Monte Carlo, dirigé par Jean Christophe Maillot depuis 19 ans à présent. Sur la colline, un peu retiré de effervescence urbaine, l ' "Atelier" est le lieu de travail de la compagnie et des corps de métier qui se rattachent à l'exercice et à la vie d'une compagnie.Alors qu 'une partie des danseurs prennent le cours du matin, tous niveaux confondus, les couturières s'affairent à l'étage de ce magnifique loft réhabilité, à la confection des costumes de la prochaine création "Lac": costumes de Guillotel.
Les décors, eux, ceux de Ernest Pignon Ernest seront fabriqués ailleurs dans des ateliers lyonnais.
L'heure du déjeuner, échelonné selon les besoins du personnel permanent et des danseurs est flexible, souple comme le déroulement d'une journée. Le cuisinier confectionne et mitone des petits plats inventifs et légers, servis en self et dégustés dans une cafétéria de rêve, décor indien, ambiance feutrée.
L'atelier du bonheur? Oui si l'on compare cette structure aux centres chorégraphiques français, si souvent semblables à des lieux délaissés ou négligés, ne prenant pas en compte le respect de la vie du danseur. Un métier avant tout à exercer avec la connaissance des besoins de chacun.
L'architecture du lieu est puissante avec puits de lumière, nef, espace dédié aussi à l'histoire du ballet: on y trouve photos, costumes, maquettes de décor et toutes sortes de signes de vie, de "cygnes" des temps, d'"étangs" qui attestent d'une forte présence et des artistes et du directeur-chorégraphe.
La fusion avec l'école de danse "Académie Princesse Grace", le festival "Monaco Dance Forum" et la compagnie de ballet opère un métissage des pratiques, une prolongation intelligente d'une discipline à l'autre.
Cette mutualisation opère et séduit , fonctionne pour le meilleur et cette visite en préambule au festival lui-même ancre dans un contexte vivant l'art chorégraphique dans son entier.

mardi 16 octobre 2012

Marc Ferrante: "jeux de mains": silence, radios....


Marc Ferrante radiographie le corps, le laisse se faire pénétrer de traces de crayons X.
Mais pour en restituer une magie de la transparence, de l'aparence.
Dans sa dernière exposition salle 27 au Palais Universitaire de Strasbourg, des boites lumineuses laissent transparaitre autant de chorégraphies de mains qui s'enchevêtrent, se caressent, s'ignorent dans une grâce, une volupté qui pourtant irait à l'encontre de cette imagerie médicale, transformée, détournée.Mains gantées de dentelles, ossature de phalanges dévoilées, de poignets qui révèlent les plus douces articulations du bras. Arabesques, figures quasi enluminées de mouvements fixés pour l'éternité par l'image, l'icone translucide, transparente de la chair devenue lumineuse.
Le procédé de fabrication restera un mystère, une interrogation suspendue au temps, à la maitrise de cet effet d'encre opaque, traces que laissent les os qui ne se laissent pas dévoiler ni pénétrer par la "radiographie". La peau et les os, comme dans la danse y deviennent les signes kinésiologiques  du mouvement, du chemin que prend l'énergie quand on observe et analyse le mouvement.
Voir le corps autrement en métaphore du tissu, de la matière vivante, comme les planches d'anatomie dans un musée , une salle d'évolution au jardin des sciences.Un pavillon de l'évolution historique de la carcasse humaine.
C'est gracieux, futile, volubile et jubilatoire, empreint de douceur, de belles manières comme de la belle danse baroque précieuse, ondulante, à demi tracée dans une fulgurance apaisée de lumière persistance.Ombres chinoises, théâtres d'objets, boites de Pandore pour cabinet de curiosité ou boudoir baudelairien, l'œuvre de Marc Ferrante titille la camarde, frôle le vertige de la disparition, de la perte et de l'absence.
Danse macabre joyeuse et sereine, danse de mains, jeux de doigts, d'os et d'osselet: qui perd gagne: jeu est un autre et l'on se plait à la contemplation magnétique d'un ossuaire de feu follet, lumineux et malin, diabolique Ravi  par la vie présente et pétillante de cet univers étrange parcouru de mystère et de vsilence.
Le langage des mains se révèle à nos yeux fascinés par la rémanence de la transparence.

"Je danse": n'en jetez peluche! Cathy Dorn, Claudine Pissenem à l'oeuvre!'

Que voilà du beau travail de techniciennes de surface, de "femmes de ménage" si vous préférez!
Faire place nette, en catimini, quand personne ne semble vous voir, sauf un public réuni pour l'occasion, dans le noir!Du balai donc, du ballet aussi car c'est bien de danse dont il s'agit, dont on s'agite.
Regarder, voir, observer le petit manège de ces deux complices qui ne cessent de rire, de pouffer de sourires, de faire des clins d'oeils aux actes convenus. Balayer par exemple, c'est bien un geste chorégraphique, ondulatoire, giratoire qui n'a de but que de rendre l'espace plus visible plus concentrique.
Vêtues de blouses les deux "dames de service" s'en donnent à coeur joie, à corps joie.
D'un univers de salle de classe ou de chambre à coucher, elles bâtissent des rêves, inventent de petites histoires croustillantes et savoureuses.
Des ours en peluche dansent, des cubes deviennent dés et jeux de hasard: un prétexte à compter ou à conter des utopies bien ressenties et pourquoi pas réalisables. Tout semble permis ici, on a l'autorisation de désobéissance, d'être pas sage, de passage dans ce petit monde truculent.
Ei si existait un mikado géant pour se lancer dans le hasard et la construction aléatoire? Du sérieux, s'il vous plait, élève Cathy et Claudine!
Un petit inventaire à la Prévert, sur des musiques qui évoquent les danses "trad", l'Afrique, le quotidien où l'on ne s'ennuierait jamais....Que du bonheur, de la malice et des coquineries, aussi
Finies les blouses, c'est de coquetteries qu'elles sont à présent détentrices: jupes colorées à volant tournoyant, bottes noires seyantes pour la cheville si gracieuse.
De la grâce, du lâcher prise, il y en a dans la danse esquissée calligraphiquement par l'une, par l'autre, par lune, par soleil!
"Un, deux, trois, soleil" et nous voilà dans le jeu, la feinte, la dérobade, l'esquive comme en escrime, fendues en tierce dans de beaux jeux de jambes, de coudes. Tout le corps se mobilise pour ce festin de mouvements, de circulations et divagations diverses!Les ours dansent aussi, manipulés vers le baiser, l'accolade, la tendresse velue et douce, caressante et voluptueuse.
Puis "fiat lux":un cube phosphorescent délivre la douceur de sa lumière, alors que quatre points lumineux aux couleurs fondamentales amusent les pas des deux danseuses et les projettent dans une géométrie variable.On se chamaille aussi, en copines, en complices, en adversaires sur une musique de Georges Aperghis, des récitations pleines de sons, de mots les uns plus hauts que les autres. Le dialogue s'établit alors pour mieux faire résonner les corps, corps-accords, corps à corps tonitruants.Quelle verve, quel enthousiasme habitent ces deux étranges personnages qui semblent se satisfaire des petits riens de la vie avec délectation et amour.
"Je danse": bien sûr et c'est contagieux le mouvement: un petit geste peut faire signe et faire danser le temps, l'espace et surtout envahir de bonheur celui qui regarde...en dansant de partout.
Tout rentrera dans l'ordre après leur passage pas sage: plus de bavardages ni de petits ronds de jambe. Des bottes de sept lieu qui dansent comme des pattes de cygnes noir dans "Le Lac" resteront gravées dans la mémoire et continueront leur danse "des petits pains" comme dans Chaplin: c'est peu dire....Et les ours de s'envoler sur leur balais magiques, comme un petit manège virevoltant, comme sur des luges dans la neige et le vent avec un petit cache-nez comme paravent!
Magie, poésie, humour de la vie: ne serait-ce pas de la danse d'aujourd'hui? Ou de toujours....

jeudi 11 octobre 2012

Annette Messager au MAMCS à Strasbourg: faire danser et s'envoler les rêves!

Annette Messager: une artiste singulière, unique, investit le MAMCS de Strasbourg pour évoquer un "Continent noir", un vaste territoire consacré à plusieurs installations inédites et quelques oeuvres à découvrir en "avant-première" dans son œuvre prolixe, plus connue pour son univers de peluches fantasmées. Mais ici, elles sont quasiment absentes, justes là pour être crucifiées à l'aide de rubans millimétrés, histoires d'être dépecées, ouvertes, épinglées à nos rêves disséqués, colorées, encore quelques part vivantes lors de nos jeux d'enfants: n'en jetez peluches!
C'est d(installations dont il faut parler.
La première salles est investie par des vêtements suspendus, évidés, d'où les corps sont absents.
Autant de crysalides qui flottent dans le vent puksé par des ventilateurs bruissants dont le son et le souffle envahissent la salle.
Comme une "salle des pendus" dans les mines, comme un vestiaire de l'Opéra de Paris où les costumes descendent des cintres...
C'est fantastique et onirique: on s'y balade éperdu, pensif et charmé par tant de gr^ce évanescente et spectrale. Fantômes à la divine présence, animaux étranges, corps flottants, tutu, tissus de couleurs s'animent et prennent vie sans chair, sans textures pour les habiter.On songe au travail du chorégraphe plasticien Christian Rizzo de l'association Fragile,avec l'installation "100°/° polyester, objet dansant (n° à définir) "L'origine de ce projet "objet dansant à définir n°" vient de l'envie de pouvoir présenter une danse où le corps-matière est absent. Le chorégraphe confiait: "Je voulais rendre visible une idée "dansante" qu'un temps de contemplation / hypnose amènerait à un cheminement imaginaire et/ou à une réflexion sur l'absence… la volonté aussi de réunir mes activités principales (mouvement, costume, son) en un seul et même projet.
L'image du vent dans les rideaux à l'heure de la sieste,l'idée des fantômes de chacun,le livre de Paul Virilio esthétique de la disparition,(peut-être certains mobiles de mon enfance), m'ont accompagnés et m'accompagnent encore aujourd'hui sur cette pièce. objet dansant à définir n°... est un projet qui tient sur la fragilité et la simplicité de la proposition.
Il me paraît donc important de recontextualiser objet à chaque représentation. ainsi, l’accrochage / le temps / le déroulement / la matière sont modifiés en fonction du lieu architectural."
« Des robes siamoises rattachées par les bras sont suspendues au-dessus d'une allée balisée de ventilateurs. Pendant que la musique électronique décolle, la paire de robes ondule au gré de l'air"...


Il y a une belle connivence entre ces deux artistes pour cette chorégraphie de l'absence!!

Puis on passe dans l'exposition aux salles consacrées à ces "Continents Noirs" univers singuliers, espaces dédiés à une architecture chaotique apocalyptique, suspendue comme autant de chauves souris au dessus de nos têtes.La tectonique de l'ensemble évoque un monde de science fiction, imaginaire à souhait où se catapultent des formes noircies, comme carbonisées et figées dans un espace temps arrêté, comme la ville de Pompéi, pétrifiée, immobilisée par une catastrophe.
Mais ici demeure une certaine sérénité, un apaisement que l'on retrouvera dans la seconde installation "Sans légende". Comme un univers lumineux où sculptures, amoncellements et alignements de cônes, de formes à la Giacometti: un chien ère dans ce monde étrangement noir, son ombre circule grâce à une sorte de lanterne magique qui tournerait pour révéler la magie d'un rêve.
"La petite série noire" vient clore le parcours de l'exposition: elle rappelle l'installation du couvent des Cordeliers à Paris, où Annette Messager mettait déjà en scène le souffle, le vent, l'apaisement. Un voile de plastique léger et transparent révèle à l'envie autant d'objets noircis comme échoués sur la plage, sur la grève. Lentement, le voile se gonfle, se tend, se détend sous la respiration de la tenture transparente. Le temps y est suspendu, la méditation peut s'y installer.
Entre autres œuvres exposées, ces balais aux masques de carnaval, ces tutus noirs comme des "cygnes noirs" en tarlatane inspirés aussi de la "Petite danseuse de quatorze ans "de Degas. Habillées de réels tissus, vivantes, ces figures au pantin, cette tombe noire entourée de tarlatane évoquent la chute, au sol, la paix, l'immobilité, le recueillement.
Annette Messager se livre ici et orchestre un parcours sombre mais jamais pessimiste ou dramatique. Une scénographie nous guide dans son univers, "miroir aux alouettes" sans jamais nous éconduire où nous égarer.Les oiseaux sont là aussi comme une menace, planant au dessus de nos t^tes.Mais le charme et la poésie du tout nous font voyager hors du temps dans des territoires à explorer comme des pionniers à la recherche de mystères à déflorer.
Messagère du vent, ancrée dans le noir d'un tracé ferme appuyé, l'artiste navigue à l'envi dans un monde extra-ordinaire.

samedi 6 octobre 2012

"Baron Munchhausen": un voyage extraordinaire à MUSICA

Un "opéra comique" dans un festival des musiques d'aujourd'hui?
Chose faite avec cette oeuvre rocambolesque de Wolfgang Mitterer, sur un livret de Ferdinand Schwartz basé sur les "Aventures du Baron de Munchhausen", d'après un scénario fumeux et diabolique de Gerhard Diensbier!
Le personnage principal interprété par Andréas Jankowitsch est truculent et mène tambour battant sa petite tribu d'hurluberlus déjantés avec verve et dynamisme.
Dans un délire musical, vocal et sonore, magnifié par des images vidéo splendides qui déferlent sur deux écrans en fond et devant de scène, l'intrigue bat son plein, fourmille d'idées de mise en scène, de coups de théâtre, de magie.
Mélies veille au grain, Jules Verne dans un petit coin, Pierrick Sorin pas loin, pour un tour de perstitigitation virtuose.
Les icônes graphiques sont des enluminures du genre: un travail signé du génial Franc Aleu, façonné dans une sophistication de moyens et d'effets très convaincants. Une chevauchée de la Walkyrie, un ras de marée d'images qui défilent sur les écrans, révèlent dans la lumière les costumes scintillants de princes et princesses déchus signés par Chu Uroz.
Parfois un peu de calme s'installe et nous voilà transportés dans un autre siècle, tableau à la Watteau, calme, enjoué, serein...Montage et rythme serrés, tonitruance et extravagance au menu, cet opéra comique est bien un nouveau genre lyrique décoiffant, inventif, effrayant à l'image de ces petits personnages de cartes à jouer, de bouffons, d'Ubu roi et autre diablotins ravigotants.
Un ravissement auquel Mitterer nous avait déjà convoqués avec "Massacre" et "Nosfératu"
Ambiance garantie pour ce "concert déconcertant" où le public, surpris et conqui fit une belle ovation!
Décidément, cette année Musica s'éconduit sur des chemins de traverse bien séduisants!
Un opéra d'Avant -garde, un opéra en BD, en "comics" oùla chorégraphie des corps surdimentionés en vidéo rappelle la technique de Mac Laren: démultiplication à l'envi des formes pour mieux les fondre, les emmêler, les dissoudre dans l'espace et le temps.Chevauchée fantastique, péripéties et rebondissements garantissent ici une tectonique endiablée chaotique, apocalyptique digne d'un chapitre de la bible, style jugement dernier tourné au comique!
"Général, nous voilà": ce voyage extraordinaire sur une planète inconnue est bien celui d'une troupe égarée, avec un chef étoilé par la grâce autant que par le ridicule.Caricature du pouvoir et de la séduction, ce baron est tout sauf un chef crédible: il est le mentor de la dérision, la vision du fantasque, l'opus du mensonge et de la supercherie dans un déferlement d'ouragans et de tsunami d'images animées par la folie


vendredi 5 octobre 2012

"Music'Arte" pour l'ensemble Modern: poly-sons et zen attitude chez Hans Zender

L"ensemble Modern fait ici l'objet d'une soirée "culte": hommage à un ensemble polymorphe, poly-sons, dédié tout entier à la musique contemporaine. De Karlsruhe, siège du "collectif" indépendant et autonome, l'ensemble sillonne le monde pour y distiller la quintesse de leur art: interpréter la musique d'aujourd'hui, avec ses créateurs, Heiner Goebbels entre autre partenaire, compositeur avec et pour l'ensemble de ses œuvres majeures. Un film  "Quand la scène brûle" de Manfred Scheyko conte les péripéties et aventures musicales à hauts risque du groupe,soudé par un esprit de défit contre la routine et le convenu musical!
Hommage aussi ce soir là à l'oeuvre de Hans Zender, compositeur et chef remarquable qui compose pour l'ensemble "33 Veranderungen uber 33 Veranderungen": 61 minutes décoiffantes d'une interprétation sur les "Trente-trois Variations Diabelli de Beethoven!
De la musique connue et référencée, transformée, triturée pour le meilleur en un vaste paysage sonore. Entre la version originale et cette interprétation iconoclaste, l'équilibre est virtuose et fonctionne comme ce vertige du funambule sur la corde tendue entre deux pôles.
Et Zender de citer Nietzsche: " la relation entre l'ancien et le nouveau est toujours telle que le nouveau finira par détruire l'ancien".
Chose faite et pertinente, convaincante, avec tous ces moments éphémères de l'attention où tout devient "évident" où se révèle tout à coup, comme dans la philosophie zen. Cage n'est pas loin: ce moi de chaque instant à vivre en fébrilité vibrante, sur le champ.
Son œuvre "Issei no kyo"en est bien l'illustration tengible:de ce principe d'attitude de vie et de composition musicale, ancrée dans le vif de l'instant.

jeudi 4 octobre 2012

Tous en "cène" pour MUSICA: regardez la musique se faire!

La scène pour la musique contemporaine est essentielle: voir se dérouler un concert, écouter et deviner d'où sourd un son, une percution, une résonance, regarder les interprètes préparer leur piano, se brancher au secteur.... C'est le cas du groupe "Divertimento Ensemble" et de l'" Athelas Sinfonietta Copenhagen" écoutés ce mercredi 3 Octobre dans le cadre du festival MUSICA à Strasbourg
Pour ce dernier ensemble cité, dirigé par Pierre -André Valade, la scène est déjà une énigme en soi: une grande table monastère est dressée comme pour un banquet: nappe noire et bols tibétains, cloches de vaches, petit réchaud de cuisine électrique.
A quelle saveurs musicales allons-nous être dévorés? Le festin, la "cène" originelle de la musique?
Réponse immédite au début du "morceau" de bravoure, le "Nubi non scoppiano per il peso" de Mauro Lanza.Des gouttes d'eau contrôlées par ordinateur et électronique tombent sur les cloches et les fond tinter. De même lorsqu'elles parviennent à des rythmes différents dans les bols, et en douce vapeur d'eau lorsque la goutte atterrit sur la plaque chauffée .
Une véritable petite cuisine de chef, un ingénieur pour maître -queux, ou au "piano", alors qu'à la "batterie" de cuisine musicale,les musiciens s'affairent et font résonner toutes sortes de sons millimétrés.A table! Le menu est alléchant et le public, convive d'un repas sonore délicieux!
Du bel ouvrage surprenant pour illustrer cette fable biblique: "un autel commence là où finit la mesure".Musique visuelle et imaginative endiable!
"Être saint, c'est perdre le contrôle, renoncer au poids, et le poids, c'est organiser sa propre dimension".
Philippe Lerous, proposait avec "Extended Apocalypsis", une oeuvre pour 4 chanteurs-récitants, 16 instruments, mettant en scène un dispositif complexe qui nécessitait une installation technique conséquente. Voir à l'œuvre ceux qui installent l'instrumentation est aussi une partie du spectacle. Ecouter, voir la musique de notre temps, est essentiel et ceci dans une communion collective, receuillie et attentive
Partage d'instants musicaux rares, le festival abonde dans une ligne éditoriale fine et choisie, conviviale et surprenante

mardi 2 octobre 2012

Exposition Cage'Satie au MAC de Lyon.

Alors que le festival MUSICA rend hommage à John Cage, le MAC de Lyon, nous rapelle que ces plus belles connivences artistiques furent avec la danse: de Cunningham, à Paul Taylor ou Trisha Brown, le musicien est aussi influencé par Erik Satie.
Le premier étage réunit 12 oeuvres sonores diffusées de manière aléatoire et spatialisée : Cheap Imitation, Chorals, Etcetera, Extended Lullaby, Four3, Furniture Music Etcetera, Socrate, Sports et Divertissements (Perpetual Tango and Swinging), Song Books (Solos for Voice 3-92), Sonnekus², Two6, et Letter(s) to Erik Satie. Accompagnée d’extraits vidéo rares, résultant de collaborations avec le chorégraphe Merce Cunningham, de partitions et de documents issus de C.F. Peters/Peters Edition et de la New York Public Library, Cage’s Satie: Composition for Museum sollicite autant l’écoute que le regard.
Au deuxième étage, deux oeuvres largement inspirées par Erik Satie sont installées : James Joyce, Marcel Duchamp, Erik Satie: An Alphabet (1982), une pièce radiophonique fantasque présentée dans une configuration sonore inédite, et la très surprenante The First Meeting of the Satie Society (1985-1992) qui unit poésie, performance, art visuel, sculpture et musique. Cette dernière oeuvre est conçue comme une collection de « cadeaux » à l’intention d’Erik Satie. John Cage invite plusieurs artistes à remplir une valise en verre fissurée, inspirée de Duchamp, de leurs mots et images, réunis manuellement dans huit livres. Autour de John Cage, Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Sol LeWitt et Robert Ryman apportent leur contribution artistique à l’oeuvre. Le macLYON présente également la collection personnelle de John Cage de « souvenirs de Satie », dont le fac-similé de Vexations, rarement vu.

lundi 1 octobre 2012

Bob Wilson à MUSICA: surtout ne "rien dire, ne rien faire"

Robert Wilson se fait attendre ce dimanche, fin d'après-midi à Strasbourg: à la Cité de la Musique et de la Danse, c'est l'événement, une création avec le maestro sur scène, rien que pour le public.Le festival Musica peut s'en énorgueillir.
Voici "Lecture on Nothing": un texte de John Cage de 1949, interprété, conçu et mis en scène par Robert Wilson sur une musique de Arno Kraehahn.
L'homme est déjà sur scène alors que le public s'installe. Seul, assis à une table dans un univers tout de blanc: le sol est jonché de papier journal froissé, des cubes de cartons empilés et des slogans barbouillés en noir sur des toiles blanches, comme autant de dazibao, feront office de scénographie.Musique bruissante: tout commence dans le chaos, puis c'est la vois de l'acteur qui démarre la lecture, doucement, tendrement caressant les pages et soulignant par geste lent, les lignes d'écriture. En anglais, avec tous les sons de la langue, les phrases simples, les mots justes pour exposer l'histoire de Cge avec la musique: son passé, son écriture et tout ce qui l'agace dans la tradition musicale.
Le ton est juste, dosé, posé, tranquille. L'humour aux lèvres, grimé de blanc, Bob Wilson emplit le plateau de sa présence charismatique. Il se déplace une seule fois pour intégrer un lit-sofa, blanc et y trouver repos et sommeil alors qu'un portrait en vidéo continue le monologue.
Juste un ton plus haut où Bob Wilson -Cage bien sûr- hausse le ton de sa voix profonde et forte.
Cette "lecture" édifiante se termine sur un clin d'oeil au Texas, cette contrée où l'on ne fait pas de musique parce qu'il y a des disques!!!
Et le silence de se recomposer pour amener à la méditation, tout de blanc revêtue.
La scénographie est lumineuse, sobre, très plastique et chaque pose, chaque geste ou attitude est une composition picturale où l'on souhaite encore plus d'arrêt sur image, tant la préciosité de la gestuelle, l'économie des moyens est efficace.
Oui, ne "rien dire" ne rien faire est difficile et Bob Wilson excelle dans la mesure, la durée du temps, le statique pour mieux faire se décaler, se déplacer les choses.
Beau travail, maestro!

dimanche 30 septembre 2012

"Lecture on nothing" à MUSICA: Cage et Bob Wilson, couple idéal pour "ne rien dire"!

"La conférence sur rien", c'est le silence commenté, la rythmique, le son cagien par execellence:
MUSICA en propose la version, mise en scène par Bob WILSON.
Mais, petite piqure de rappel: Joanne Leighton en proposait déjà une adaptation  raffinée de cette "Lecture on nothing" à Pôle Sud lors de sa résidence.
Outre le fait que le texte apporte une libération du mouvement dans l'espace scénique, Lecture on Nothing, dans sa structure intime, accompagne de manière organique la danse, accomplissant un des vœux les plus chers à la chorégraphe, la réflexivité, la volonté de commenter le spectacle au moment même de sa représentation, la danse qui nous est donnée à voir portant de cette manière en elle même les conditions de sa fabrication.

Cette pièce, qui décline la notion de fin — que ce soit « les dernières notes d'un morceau de musique, le dernier mouvement dansé, la fin d'une histoire, la sortie du plateau, la fin de la pièce, la perte de la conscience, la fin d'un état ou le passage d'un état à un autre » — utilise un procédé apparenté au montage cinématographique. La chorégraphie est rythmée par la ritournelle — composition, défaite, mais surtout superposition — de tableaux vivants mettant en jeu des images fortes, aux accents fantasmagoriques, telle la maternité pieuse, la reine et le roi, l'esprit du printemps tout juste descendu d'une toile réalisée pour le spectacle par les élèves de l'école du Théâtre national de Strasbourg. L'espace de la scène devient ainsi un espace de flottement dont la contiguïté est assurée par une danse à la fois complexe, sophistiquée et très charnelle.
Conversation courante, cette lecture sur rien est un morceau de bravoure, un pire de nez, une boutade, un clin d'oeil à l'institution musicale et chorégraphique.
Défiant la notion d'écriture au profit du rythme, du geste, en mesure, vers une démesure totale et jubilatoire! De l'authentique John Cage dans ses moments à la fois de recherche et d'expérimentation sur l'aléatoire et le hasard.On n'a "rien sans rien" et tout est écrit dans cet artéfact d'aléatoire où tout semble surgir de nulle part pour aller ailleurs, très loin dans le paysage sonore.

samedi 29 septembre 2012

"Danza Preparata": clin d'oeil au hasard très "préparé"!

A Musica, de la danse, toujours pour cette édition, clin d'oeil à John Cage.
De la "danse préparée"!John Cage n'y aurait pas pensé!
Lui qui pourtant en complice et compagnon de Merce Cunningham, inventa tant de sons, de silences, d'espace pour le génial chorégraphe!
Chose faite donc grâce aux talents réunis de chorégraphe Rui Horta et de la danseuse Silvia Bertoncelli sur les "sonates et interludes pour piano préparé" de John Cage.
Les rencontres sont percutantes.
Sur un fond de scène carré blanc sur fond noir, le piano lui-même posé sur un triangle noir et blanc. Une géométrie pertinente avec scénographie lumière en adéquation avec cet univers pictural strict et directionnel.
La danse s'y dévoile tranchée, tétanique aux petits mouvements, petits bougés tectoniques, fragmentés. Le sourire aux lèvres, la danseuse est tantôt carlsonienne, tantôt inspirée par la gestuelle du grand Merce.Directions multiples, changements rapides, fluidité des traces de volutes au sol, tout concourt à la surprise par une danse saccadée, interonpue, brisée.
Elle virevolte, gracile,comme un électron libre, volatile, électrisée par la musique. Ils sont complices en grande connivence et la volubilité des deux interprète dans cette virtuosité frétillante est de toute beauté.Versatile, indécise ou bien décidée dans ses intentions de franchir l'espace, Silvia Bertoncelli est exquise, souriante: le rire de Cunningham ou de Cage aux lèvres? Peut-être, eux qui aimaient tant rire ensemble!
Un jeu de mikado vient renforcer les souvenirs de cette danse aléatoire: jamais pourtant "un coup de mikado n'abolira le hasard". C'est juste et précis, futile aussi, jubilatoire surtout!
Le rendu des images est fort, ce "chat " qui n'est pas là, juste pour nous rappeler que Magritte aussi aurait bien aimé: ceci n'est pas de la musique, cela n'est pas de la danse!
Ce n'est que bonheur et jouissance de la création!

"Thanks to my Eyes": opéra contemporain à Musica.On n'en croit pas ses oreilles!

Soirée opéra contemporain à la Filature à Mulhouse: un genre que chérit le festival et son directeur Jean-Dominique Marco.Oscar Bianchi pour la création musicale, Joel Pommerat pour la mise en scène: voici qui augure du plus détonnant avec l'Ensemble moderne pour l'interprétation musicale dirigé par Léo Warynski.Et curieusement, le chanteur Hagen Matzeit souffrant, au pied levé, c'est Guilhem Terrail qui reprend son chapitre de Haute contre, doublé par un comédien, donnant l'effet d'un jeu et chant en playback La scène penche, dangereusement et préfigure le drame. Le décor est planté, sobre, sombre comme des roches d'ardoise, délimitant l'univers en huis clos de cet opéra
L'histoire est simple: un fils d'acteur  comique se croit en charge de transmettre l'art de son père et sa mère, couturière cultive en lui un caractère nostalgique. Une femme dans sa vie l'attire et leurs rencontres nocturnes tissent une étrange relation.
Joel Pommerat en propose une mise en scène digne de sa carrière déjà prolixe, sobre, bien équilibrée, laissant libre cours aux chanteurs. De l'ampleur, de l'amplitude dans la gestuelle et le curieux couple, binôme chanteur-acteur pour cette occasion unique de remplacement, fait office de jeu double, étrange reflet-miroir, comme une marionnette téléguidée.L'opéra contemporain est chose rare et ici la musique et le chant avec des voix prenantes sur une partition virtuose, touchent, émeuvent bouleversent par instant. A ne pas en croire ses yeux, ses oreilles!

vendredi 28 septembre 2012

SVANKMAJER : magicien de l'icône animée : beaucoup de bruit pour un impertinent charivari

"Les champs magnétiques" de Jan Svankmajer
MUSICA fait la part belle au "ciné-concert" et fait un hommage au magicien, prestidigitateur de l'image animée, le tchèque Jan Svankmajer.
Le concert est concocté par François Sarhan, concepteur de musique, pour une sélection de films de référence.Déjà sonorisés ou muets, peu importe, ca qui compte c'est la créativité que suggèrent les images, les formes, les situations des personnages, des objets.
En live, musiciens et bruiteurs épousent narration et surréalisme, pour renforcer l'étrangeté de ce petit monde absurde en continuelle mutation: transformation des corps, des objets,  métamorphoses multiples des îcones pour un monde hybride qui défit les lois de la réalité.
On se plait à observer en direct la dextérité des interprètes, surtout ceux qui manipulent tout un petit bazar sonore qui , détourné de ses fonctions premières, concourt à crééer une atmosphère au plus près de l'univers insolite de Svankmager.
Une intelligence, une adéquation remarquable avec ce qui se passe donne naissance à une des plus belle lecture adaptée du génie de l'image animée et de la modélisation!
Quand des pionniers de l'image et du son se rencontrent, on est pas loin des sons de Cage et de son amour du monde au quotidien de l'imaginaire!
L'esthétique de Jan Švankmajer a pu être qualifiée autant de baroque ou de maniériste que de surréaliste[2]. Dans son film Possibilités de dialogues, il rend hommage à la figure emblématique du maniérisme, le peintre Guiseppe Arcimboldo connu pour ses œuvres comme Été, Automne, Hiver et Printemps où des éléments organiques sont assemblés pour composer un portrait. De même, l’œuvre de Jan Švankmajer est caractérisée par les collages, les assemblages, et donne de l'importance aux corps (dans Jeux de pierres notamment). De plus, l'une des particularités de Jan Švankmajer est d'associer prise de vue direct et cinéma d'animation qui se fondent dans une même image, pour créer un univers fictif unique. 
A propos du cinéma d'animation, Jan Švankmajer explique (dans une interview au Festival d'Annecy en 2002) : « Je suis arrivé vers le cinéma par le théâtre et les arts graphiques. C’est pourquoi les impulsions dans ma création viennent surtout de ces deux domaines. Au milieu des années soixante, quand j’ai commencé à m’occuper de films, la fameuse École tchèque d’animation était à son apogée. » Il arrive à l'animation par la marionnette, pratique traditionnelle en Tchécoslovaquie.
Son esthétique est caractérisée par le mélange d'animation et de prise de vue directe (dans Alice notamment), le stop motion (dans Jeux de pierres par exemple), un montage fractionné très rapide et beaucoup de mouvements de caméra.
L'animation est aussi caractéristique de l'absurdité surréaliste, avec des personnages qui agissent comme des machines et un environnement qui n'obéit pas aux règles du réel.


jeudi 27 septembre 2012

MUSICA 2012: une soirée contrastée, éblouissante.

Musica, le festival incontournable des musiques d'aujourd'hui, après la mémorable soirée endiablée dance-floor dédiée à John Cage et la danse, offrait hier soir une soirée de choix.
NEUE VOCALSOLISTEN
Les chanteurs du célèbre groupe de Stuttgart dressent au coeur du Temple Neuf, un panorama de l'art vocal italien.
C'est avec Luigi Nono et "? Donde estas hermano? de 1982 que démarre le concert: œuvre sobre avec ses quatre chanteuses, aux vocalises a capella, limpides, cristallines.Le temple résonne de ces sonorités à la limite de l'audible, infimes, aux dissonances qui frottent et où l'on aime à "savoir écouter, même le silence".
Sylvano Bussoti donne l'occasion à l'ensemble, ici renforcé par la présence de voix masculines d'incarner "Ancora odono", pièce de 1967. Très proche de la musique et de la philosophie de Cage, l'auteur y insère textes variés qui fondent un exercice d'interprétation quasi théâtrale pour les chanteurs: encore des dissonances multiples se frayent un chemin dans l'acoustique du temple. L'ambiance ainsi créée concoure à une grande attention concentrée de la part du public, conquis.
Lucia Ronchetti fait mouche  avec en création française "Anatra al sal", "comedia harmonica", sorte de théâtre chanté inspiré de la tradition italienne du XVI ème siècle, le "madrigale rappresentativo".
Jeu d'acteurs merveilleux pour interpréter une recette de cuisine commentée par les cuisiniers!
Bel exercice de style, de jeu, de malice en diable où une mise en scène minimale donne corps et sensualité à cette batterie de cuisine au piano, maître- queux de la musique vocale pour distiller et mijoter un mets de choix. Bien dans leur "assiette" les voilà, polémiquant sur l'art d'apprêter un canard, sans fausse note Jeux de mots, de voyelles, comme un oulipo, on se joue ici de la difficulté pour atteindre un comique léger, empreint de malices . A déguster sans modération!
C'est au tour d'Oscar Bianchi avec "Ante Litteram", création, sur le mal, la morale et le salut, inspiré des textes de Nietzsche, "L'Antéchrist" de nous ravir l'âme et les sens.Les sons s'y égrènent, dramatiques et profonds, l'atmosphère s'assombrit.
Pour clore ce concert, "Herzstuck" de 2012, inspiré de textes d'Heiner Muller, Luca Francesconi offre en création française une pièce magnifique où les couches de sons et de phrasés s'additionnent à l'envi, donnant l'occasion aux interprètes de donner une théâtralité aux sons bigarrés étonnante. On se prend au jeu, on les dévore des yeux en empathie totale."La musique est une danse profonde entre l'instinct et la raison, continuellement à la recherche d'un équilibre". On est proche d'Aperghis, séduits par le jeu des visages, des corps des chanteurs impliqués dans les résonnances et la virtuosité de la partition collectve!Enchantement garanti à l'occasion de ce programme éblouissant!

Orchestre Philarmonique de Strasbourg
Marko Letonja, directeur musical de l'orchestre fait une performance en dirigeant de main de maître, la formation, à l'occasion d'un concert consacré au double portrait de Charles Ives et John Adams.
Ces deux compositeurs qui ouvrent et bouclent le XXème siècle musical aux USA, illustrent tradition et modernité avec brio et équilibre. "The Unanswered Question" et "Central Park in the Dark" en sont les fleurons concernant l'œuvre de Charles Ives: puissante, polymorphe, étourdissante, la musique d'ensemble est magistrale et touchante, très contrastée et empreinte d'une grande profondeur émouvante.
Quant à John Adams on découvre "My Father Knew Charles Ives"Harmonielehre", hommage à ses pairs, révolutionnaires du siècle passé.L'instrument orchestral y est magnifié, éclairé par une tempête dev sons, d'harmonies étranges à l'oreille pourtant rompue à bien des surprises!
Ce concert fait date et enchante, harmonieux autant que décapant, ilsitue les auteurs dans le vaste champs de l'ère de la musique emblématique du minimalisme américain, en "grandes pompes"! uNAN

mardi 25 septembre 2012

Pierre Boileau: emballant phénomène à MUSICA


« Em-ballez-vous, en bal et vous ? », entrez « libres »,Circulez !
Pierre Boileau : la curée du paon d’or ,le paon thé on….
« Body » is perfect!!!  

Il orchestre le BAL de MUSICA CABARET CONTEMPORAIN
Au Palais Universitaire ce mardi 25 Septembre 20H

Ce serait Quasimodo où l’art de démasquer les corps pensants en corps dansant. Pointer, désigner là où ça fait….du bien ! Montrer sans démontrer. Monstres, je vous aime !
Pierre Boileau, danseur, performeur, chorégraphe de l’impossible, du politiquement incorrect, anime les ateliers « open public » intitulés « body installation performance » à Pôle Sud à Strasbourg depuis leur création : un lieu de partage de l’espace, inventé pour d’autres danses, d’autres corps, des pensées multiples et fertiles Trois fois par an, à l’issu de périodes de travail intense, les lundis soir aux studio, une bande d’amateurs éclairés s’affairent  à traiter et maltraiter l’art de se montrer, l’art des sensations : la danse revisitée comme une nouvelle école de savoir-être. Cette saison, il orchestre un laboratoire sur le hors champ, le jeu sur le corps, la présence du corps comme un surgissement de la pensée comme résistance active !

Formé à l’école des Beaux Arts de Mulhouse et rapidement fondateur du groupe légendaire « Adèle Rriton Production », Pierre fréquente la compagnie de Dominique Boivin, échafaude moult projets avec LASdada, l’équipe d’artistes autour du travail de Christine R.Graz ,rencontre le parcours de la compagnie « toujours après minuit » et voyage avec leur comédie musicale, cabaret disjoncté….Et le voilà cheminant, aventurier, chargé de cours à la faculté de Strasbourg, en arts du spectacle vivant. Le corps, bien charnel et vivant justement, ce corps longiligne et gracieux, cheveux longs déployés, brun, yeux immenses et rêveurs, notre homme est indéfinissable ; Incontournable aussi dans le monde de la performance où il invente de nouveaux territoires d’investigation. Son dada : le tissu, la matière, les plis, les strass, les perruques, tout ce qui voile et dévoile les attraits du corps. Salomé de la scène, le fondateur de la formation à géométrie variable,« l’un des paons danse » vient d’intervenir récemment dans un colloque sur la Monstruosité…. à sa façon :Un maitre de cérémonie, cabaretiste du corps troublant, androgyne, comme un hybride, un tissu de vérités : le corps ne ment pas, même perruqué en diable : vêtements et corps sont la peau du monde et l’enveloppe de ses désirs les plus fous auxquels il donne forme et fantaisie, gaité et tragédie.
Dissimulé en tout cas par une accumulation de vêtements cachés sous des apparences de sobriété vestimentaire. Où est le monstre ? Dedans, dehors ou dans l’effeuillement, le déshabillé, le dévêtu ? Une dé-monstration d’un savoir faire de la scène, du paraitre où excelle Pierre Bouleau, performeur hoirs pair…Il ne renierait ni Leigh Bowery, ni David Bowie comme source d’inspiration et cependant c’est à la pureté de Simone Forti, chantre de la performance américaine si « naturelle » qu’il relie sa danse, son bougé…Allez, on ira plutôt du coté de chez Anna Halprin, si vous voulez bien !
Et pourtant la singularité de son écriture chorégraphique, de ses costumes en font un être à part. Un créateur, un couturier, artisan d’une danse étoffée, sur mesure. Un costumier du corps, dans les plis de la nuit. Dépliée, déployée. Tissus de grâce et de sensualité, récupération de pièces détachées pour patchwork corporel incarné. Brodé de dentelles, de sous-vêtements accumulés qui se dévoilent, se déconstruisent dans des strip tease simultanés. Lui, androgyne en diable, quasi égyptien, doré, masqué par un savant maquillage allumé de couleurs et de paillettes, de strass et de faux cils rutilants…Transversales travesties ou travestis transversaux…

lundi 24 septembre 2012

John Cage, un homme sans "cage"

John Cage

John Cage
John Cage
Compositeur américain (Los Angeles 1912-New York 1992).
Doué pour tous les arts, il songea d'abord à une carrière pianistique ou littéraire, puis hésita entre la peinture (il devait encore exposer une série de lithographies à New York en 1969) et la musique. Il choisit celle-ci sur les conseils de Henry Cowell, son professeur de composition à New York, et poursuivit ses études avec, entre autres, Arnold Schönberg à l'université de Californie du Sud (1934-1937). Une commande de musique de film l'orienta très tôt vers la percussion : il fonda un ensemble de batteurs, organisa des concerts sur la côte ouest des États-Unis et devint accompagnateur de la classe de danse de Bonnie Bird (où se forma Merce Cunningham) à la Cornish School de Seattle (1937-1939). Après avoir enseigné à la School of Design de Chicago (1941-42), il s'établit à New York, commença de collaborer avec Merce Cunningham (il devait devenir directeur musical de sa compagnie, dès sa création, en 1952), et noua d'étroites relations dans le milieu international de la peinture (Max Ernst, Peggy Guggenheim, Mondrian, plus tard Rauschenberg, Jasper Johns et Marcel Duchamp) tout en étudiant particulièrement, en musique, Anton Webern et surtout Erik Satie.
   À la fin des années 1940, Cage entreprit son initiation à la philosophie orientale et au zen (avec Daisetz Suzuki). En 1950 débuta sa collaboration avec le pianiste David Tudor. Il lança, en 1952, avec Earle Brown, Christian Wolff et Morton Feldman, le Project of Music for Magnetic Tape (premier groupe américain à produire de la musique pour bande), et de 1948 à 1952, participa aux cours d'été de Black Mountain, où il donna avec la Compagnie Merce Cunningham Theater Piece (1952), probablement le premier happening à s'être jamais déroulé aux États-Unis. En 1954, une tournée en Europe (Donaueschingen lui avait commandé deux œuvres qui allaient devenir deux pièces superposables) le conduisit dans des hauts lieux de la musique contemporaine, comme Cologne, Milan et Paris (où il avait déjà séjourné en 1949 et rencontré Boulez et Schaeffer). Le groupe Cage-Feldman-Tudor-Wolff devait dès lors jouer un rôle déterminant, voire historique, dans la diffusion de l'avant-garde américaine, et Cage lui-même devait devenir sur le plan esthétique, voire philosophique, le point de mire de toute une génération de compositeurs, surtout après les cours (la Musique comme processus) qu'il donna à Darmstadt en 1958 : il dynamisa alors le courant européen de la musique aléatoire ­ terme que lui-même ne devait jamais faire sien ­ inauguré en 1957 par le Klavierstück XI de Stockhausen. Toujours en 1958, il prononça au pavillon français de l'Exposition universelle de Bruxelles sa conférence Indeterminacy (« Indétermination »), et séjourna quatre mois au Studio de phonologie de la R. A. I. à Milan, tandis que le scandale de la première audition du Concerto pour piano et orchestre (œuvre utilisant 84 systèmes de notation différents) consacrait au Town Hall de New York ses vingt-cinq années de création.
   Depuis 1966, John Cage a été compositeur en résidence aux universités de l'Illinois, de Californie (Davis), de Cincinnati et à l'université wesleyenne. En 1969, il a été élu au National Institute of Arts and Letters.
   Cage est un de ceux à qui l'on doit une nouvelle façon non plus de « penser en musique », mais de « penser la musique ». Il a introduit dans l'art des sons, selon une démarche tout à fait à l'opposé de celle d'un Pierre Boulez, la notion d'indétermination, l'idée de hasard et une conception neuve du silence, écrit pour des sources sonores et des exécutants non spécifiés quant à leur nombre et à leur nature, et récusé la notion traditionnelle d'œuvre musicale. Il commença en utilisant de façon quasi sérielle une échelle de 25 demi-tons (Six Brèves Inventions, Sonate pour 2 voix, Sonate pour clarinette), mais se détourna vite de cette méthode, la recherche d'un substitut à la tonalité défaillante ne l'ayant jamais intéressé en soi. Beaucoup de ses innovations remontent dans leurs principes à la fin des années 1930. Il s'attacha alors aux structures fondées sur le rythme et le temps, et s'interrogea sur la nature des sons écoutés pour eux-mêmes, en dehors de toute culture ou « avant la culture » : d'où First Construction (in Metal) pour percussions (1939), ou encore Living Room Music (1940), ouvrages témoignant d'une nette indifférence envers la « valeur » en soi du matériau sonore, mais reculant comme chez Varèse les frontières de l'art musical. De la même époque datent ses premiers essais de musique électroacoustique avant la lettre : ainsi Imaginary Landscape No 1 pour deux électrophones à vitesse variable, enregistrements de sons sinusoïdaux, piano avec sourdine et cymbales (1939). Dans Imaginary Landscape No 4 (1951), il devait faire appel à 12 radios, 24 exécutants et un chef ; dans Cartridge Music (1960), à des micros de contact mettant en évidence des événements sonores jusqu'alors imperceptibles ou rejetés ; et pour la création de Variations II (1961) + III (1963), à un micro de contact de gorge amplifiant la déglutition d'un verre d'eau.
   L'invention la plus célèbre de Cage, celle du piano préparé ­ consistant à loger entre les cordes de l'instrument, ou ailleurs, des corps étrangers destinés à en modifier les sonorités et les propriétés acoustiques, et de façon plus fondamentale à accroître l'imprévisibilité du résultat sonore ­, date de 1938 (Cage pallia ainsi l'impossibilité dans laquelle il s'était trouvé d'utiliser un orchestre de percussions pour la musique du ballet Bacchanales, qui lui avait été commandée par la danseuse Syvilla Fort) : de cette invention, les Sonates et Interludes (1946-1948), aux remarquables structures rythmiques, puis le Concerto pour piano préparé et orchestre de chambre (1951), tirèrent le plus large parti. Après cette exploration de l'indétermination au niveau du matériau sonore, Cage l'étendit à l'acte même de composer, par exemple en se servant de diagrammes, de jets de dés ou de pièces de monnaie. À partir de Music of Changes (1951), et jusqu'à Empty Words (1973-1976), il recourut volontiers pour ce faire à la méthode I-Ching, recueil d'oracles de la Chine ancienne permettant d'effectuer des opérations de consultation du sort et ainsi d'éliminer tout critère de choix subjectif tout en préservant dans le « produit fini » une structure, une forme : le hasard intervient ici au niveau de la composition, non de l'exécution.
   Ce « hasard » devait prendre chez Cage (y compris et surtout au niveau de l'exécution) d'autres aspects de moins en moins compatibles avec la notion traditionnelle de structure : détermination des notes dans l'espace de la feuille-partition en fonction des imperfections du papier dans Music for Piano (1953-1956) ou dans le Concerto pour piano et orchestre (1957-58) ; calques transparents superposables ad libitum dans les Variations I-IV (1958-1963) et VI (1966) ; examen de cartes astronomiques anciennes dans Atlas Edipticalis (1961) ou dans Études australes (1976). Cette pluralisation des techniques de hasard semble bien être un abandon de toute prétention à la structure, une volonté de court-circuiter à tous les niveaux les aspects intellectuels du choix. Il ne s'agit pas pour autant de privilégier le hasard en soi, ce qui ressortirait encore à la logique, mais plutôt d'une tentative pour se rapprocher de la nature, pour libérer le son, mais aussi le silence. Dans 4'33'' pour n'importe quel(s) instrument(s) [1952], pièce la plus indéterminée et la plus « silencieuse » qui soit, aucun son ne doit être produit, et ce pour montrer que de toute façon il en existe, qui doivent être entendus. Il n'y a pas non-œuvre : c'est l'ambiance qui crée l'œuvre, la seule indication précise étant celle de durée. Le souci de ne pas se couper de la nature apparaît aussi dans le fait qu'à de rares exceptions près, comme Fontana Mix (1958), composé au studio de la R. A. I. à Milan, Cage répugna à utiliser la bande seule : Bird Cage, donné en 1972 dans un espace où les gens étaient libres de bouger et les oiseaux de voler, met en jeu douze bandes magnétiques en superposition avec Monbird de David Tudor, et Lecture on the Weather (1976) est pour douze voix, bande magnétique et film. Dans HPSCHD pour 1 à 7 clavecinistes et 1 à 51 magnétophones, composition à l'ordinateur entreprise avec Lejaren Hiller à l'université de l'Illinois, est généralisée la technique du collage. On a parlé à propos de Cage de néo-dadaïsme, d'anarchisme, de provocation et même d'entreprise de dégradation, alors que s'il nous propose d'oublier les relations que nous trouvions dans l'art auparavant, c'est pour ne plus limiter la musique à une activité cérébrale, abstraite et élitiste. Avec lui, l'œuvre est présentée comme une action ­ il parle d'acteur (performer) plus que de musicien ou d'interprète ­ et le geste comme générateur de sons. La musique est donc théâtre, « un autre mot pour désigner la vie » : en témoigne par exemple une de ses productions les plus récentes, Roaratorio, an Irish Circus on Finnegans Wake (1980). Mieux, sa démarche est un éveil à la fête par la participation que ses œuvres réclament : ainsi 33 1/3 (1969) pour une douzaine d'électrophones et 250 disques que le public doit faire passer, ou Musiccircus (1967, 1970 et 1973), où la déambulation d'une source sonore à l'autre est indispensable. Trente Pièces pour cinq orchestres (1981) est une œuvre dont l'autre titre, À la surface, fait référence à Thoreau. Une de ses dernières œuvres est One Hundred and One pour orchestre (Boston, 1989).
   Pour Cage, la musique était un fait social, et il resta profondément persuadé que dans la mesure où dans et par sa musique il contestait par exemple l'hégémonie du chef ou la dictature du compositeur, pour s'attacher au contraire à la créativité de l'interprète, à l'indépendance et à la dignité de chacun (qu'il soit auditeur ou exécutant), ou à l'obligation d'une écoute réciproque avant toute intervention, c'est l'ordre social qu'il remettait en question.
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Cet article est extrait de l'ouvrage ci-dessous:
Dictionnaire de la musique Dictionnaire de la musique Voir sa fiche
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John Cage
John Cage
Compositeur américain (Los Angeles 1912-New York 1992).
Doué pour tous les arts, il songea d'abord à une carrière pianistique ou littéraire, puis hésita entre la peinture (il devait encore exposer une série de lithographies à New York en 1969) et la musique. Il choisit celle-ci sur les conseils de Henry Cowell, son professeur de composition à New York, et poursuivit ses études avec, entre autres, Arnold Schönberg à l'université de Californie du Sud (1934-1937). Une commande de musique de film l'orienta très tôt vers la percussion : il fonda un ensemble de batteurs, organisa des concerts sur la côte ouest des États-Unis et devint accompagnateur de la classe de danse de Bonnie Bird (où se forma Merce Cunningham) à la Cornish School de Seattle (1937-1939). Après avoir enseigné à la School of Design de Chicago (1941-42), il s'établit à New York, commença de collaborer avec Merce Cunningham (il devait devenir directeur musical de sa compagnie, dès sa création, en 1952), et noua d'étroites relations dans le milieu international de la peinture (Max Ernst, Peggy Guggenheim, Mondrian, plus tard Rauschenberg, Jasper Johns et Marcel Duchamp) tout en étudiant particulièrement, en musique, Anton Webern et surtout Erik Satie.
   À la fin des années 1940, Cage entreprit son initiation à la philosophie orientale et au zen (avec Daisetz Suzuki). En 1950 débuta sa collaboration avec le pianiste David Tudor. Il lança, en 1952, avec Earle Brown, Christian Wolff et Morton Feldman, le Project of Music for Magnetic Tape (premier groupe américain à produire de la musique pour bande), et de 1948 à 1952, participa aux cours d'été de Black Mountain, où il donna avec la Compagnie Merce Cunningham Theater Piece (1952), probablement le premier happening à s'être jamais déroulé aux États-Unis. En 1954, une tournée en Europe (Donaueschingen lui avait commandé deux œuvres qui allaient devenir deux pièces superposables) le conduisit dans des hauts lieux de la musique contemporaine, comme Cologne, Milan et Paris (où il avait déjà séjourné en 1949 et rencontré Boulez et Schaeffer). Le groupe Cage-Feldman-Tudor-Wolff devait dès lors jouer un rôle déterminant, voire historique, dans la diffusion de l'avant-garde américaine, et Cage lui-même devait devenir sur le plan esthétique, voire philosophique, le point de mire de toute une génération de compositeurs, surtout après les cours (la Musique comme processus) qu'il donna à Darmstadt en 1958 : il dynamisa alors le courant européen de la musique aléatoire ­ terme que lui-même ne devait jamais faire sien ­ inauguré en 1957 par le Klavierstück XI de Stockhausen. Toujours en 1958, il prononça au pavillon français de l'Exposition universelle de Bruxelles sa conférence Indeterminacy (« Indétermination »), et séjourna quatre mois au Studio de phonologie de la R. A. I. à Milan, tandis que le scandale de la première audition du Concerto pour piano et orchestre (œuvre utilisant 84 systèmes de notation différents) consacrait au Town Hall de New York ses vingt-cinq années de création.
   Depuis 1966, John Cage a été compositeur en résidence aux universités de l'Illinois, de Californie (Davis), de Cincinnati et à l'université wesleyenne. En 1969, il a été élu au National Institute of Arts and Letters.
   Cage est un de ceux à qui l'on doit une nouvelle façon non plus de « penser en musique », mais de « penser la musique ». Il a introduit dans l'art des sons, selon une démarche tout à fait à l'opposé de celle d'un Pierre Boulez, la notion d'indétermination, l'idée de hasard et une conception neuve du silence, écrit pour des sources sonores et des exécutants non spécifiés quant à leur nombre et à leur nature, et récusé la notion traditionnelle d'œuvre musicale. Il commença en utilisant de façon quasi sérielle une échelle de 25 demi-tons (Six Brèves Inventions, Sonate pour 2 voix, Sonate pour clarinette), mais se détourna vite de cette méthode, la recherche d'un substitut à la tonalité défaillante ne l'ayant jamais intéressé en soi. Beaucoup de ses innovations remontent dans leurs principes à la fin des années 1930. Il s'attacha alors aux structures fondées sur le rythme et le temps, et s'interrogea sur la nature des sons écoutés pour eux-mêmes, en dehors de toute culture ou « avant la culture » : d'où First Construction (in Metal) pour percussions (1939), ou encore Living Room Music (1940), ouvrages témoignant d'une nette indifférence envers la « valeur » en soi du matériau sonore, mais reculant comme chez Varèse les frontières de l'art musical. De la même époque datent ses premiers essais de musique électroacoustique avant la lettre : ainsi Imaginary Landscape No 1 pour deux électrophones à vitesse variable, enregistrements de sons sinusoïdaux, piano avec sourdine et cymbales (1939). Dans Imaginary Landscape No 4 (1951), il devait faire appel à 12 radios, 24 exécutants et un chef ; dans Cartridge Music (1960), à des micros de contact mettant en évidence des événements sonores jusqu'alors imperceptibles ou rejetés ; et pour la création de Variations II (1961) + III (1963), à un micro de contact de gorge amplifiant la déglutition d'un verre d'eau.
   L'invention la plus célèbre de Cage, celle du piano préparé ­ consistant à loger entre les cordes de l'instrument, ou ailleurs, des corps étrangers destinés à en modifier les sonorités et les propriétés acoustiques, et de façon plus fondamentale à accroître l'imprévisibilité du résultat sonore ­, date de 1938 (Cage pallia ainsi l'impossibilité dans laquelle il s'était trouvé d'utiliser un orchestre de percussions pour la musique du ballet Bacchanales, qui lui avait été commandée par la danseuse Syvilla Fort) : de cette invention, les Sonates et Interludes (1946-1948), aux remarquables structures rythmiques, puis le Concerto pour piano préparé et orchestre de chambre (1951), tirèrent le plus large parti. Après cette exploration de l'indétermination au niveau du matériau sonore, Cage l'étendit à l'acte même de composer, par exemple en se servant de diagrammes, de jets de dés ou de pièces de monnaie. À partir de Music of Changes (1951), et jusqu'à Empty Words (1973-1976), il recourut volontiers pour ce faire à la méthode I-Ching, recueil d'oracles de la Chine ancienne permettant d'effectuer des opérations de consultation du sort et ainsi d'éliminer tout critère de choix subjectif tout en préservant dans le « produit fini » une structure, une forme : le hasard intervient ici au niveau de la composition, non de l'exécution.
   Ce « hasard » devait prendre chez Cage (y compris et surtout au niveau de l'exécution) d'autres aspects de moins en moins compatibles avec la notion traditionnelle de structure : détermination des notes dans l'espace de la feuille-partition en fonction des imperfections du papier dans Music for Piano (1953-1956) ou dans le Concerto pour piano et orchestre (1957-58) ; calques transparents superposables ad libitum dans les Variations I-IV (1958-1963) et VI (1966) ; examen de cartes astronomiques anciennes dans Atlas Edipticalis (1961) ou dans Études australes (1976). Cette pluralisation des techniques de hasard semble bien être un abandon de toute prétention à la structure, une volonté de court-circuiter à tous les niveaux les aspects intellectuels du choix. Il ne s'agit pas pour autant de privilégier le hasard en soi, ce qui ressortirait encore à la logique, mais plutôt d'une tentative pour se rapprocher de la nature, pour libérer le son, mais aussi le silence. Dans 4'33'' pour n'importe quel(s) instrument(s) [1952], pièce la plus indéterminée et la plus « silencieuse » qui soit, aucun son ne doit être produit, et ce pour montrer que de toute façon il en existe, qui doivent être entendus. Il n'y a pas non-œuvre : c'est l'ambiance qui crée l'œuvre, la seule indication précise étant celle de durée. Le souci de ne pas se couper de la nature apparaît aussi dans le fait qu'à de rares exceptions près, comme Fontana Mix (1958), composé au studio de la R. A. I. à Milan, Cage répugna à utiliser la bande seule : Bird Cage, donné en 1972 dans un espace où les gens étaient libres de bouger et les oiseaux de voler, met en jeu douze bandes magnétiques en superposition avec Monbird de David Tudor, et Lecture on the Weather (1976) est pour douze voix, bande magnétique et film. Dans HPSCHD pour 1 à 7 clavecinistes et 1 à 51 magnétophones, composition à l'ordinateur entreprise avec Lejaren Hiller à l'université de l'Illinois, est généralisée la technique du collage. On a parlé à propos de Cage de néo-dadaïsme, d'anarchisme, de provocation et même d'entreprise de dégradation, alors que s'il nous propose d'oublier les relations que nous trouvions dans l'art auparavant, c'est pour ne plus limiter la musique à une activité cérébrale, abstraite et élitiste. Avec lui, l'œuvre est présentée comme une action ­ il parle d'acteur (performer) plus que de musicien ou d'interprète ­ et le geste comme générateur de sons. La musique est donc théâtre, « un autre mot pour désigner la vie » : en témoigne par exemple une de ses productions les plus récentes, Roaratorio, an Irish Circus on Finnegans Wake (1980). Mieux, sa démarche est un éveil à la fête par la participation que ses œuvres réclament : ainsi 33 1/3 (1969) pour une douzaine d'électrophones et 250 disques que le public doit faire passer, ou Musiccircus (1967, 1970 et 1973), où la déambulation d'une source sonore à l'autre est indispensable. Trente Pièces pour cinq orchestres (1981) est une œuvre dont l'autre titre, À la surface, fait référence à Thoreau. Une de ses dernières œuvres est One Hundred and One pour orchestre (Boston, 1989).
   Pour Cage, la musique était un fait social, et il resta profondément persuadé que dans la mesure où dans et par sa musique il contestait par exemple l'hégémonie du chef ou la dictature du compositeur, pour s'attacher au contraire à la créativité de l'interprète, à l'indépendance et à la dignité de chacun (qu'il soit auditeur ou exécutant), ou à l'obligation d'une écoute réciproque avant toute intervention, c'est l'ordre social qu'il remettait en question.
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Cet article est extrait de l'ouvrage ci-dessous:
Dictionnaire de la musique Dictionnaire de la musique Voir sa fiche
À voir aussi dans Larousse
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  • John Cage

John Cage

John Cage
John Cage
Compositeur américain (Los Angeles 1912-New York 1992).
Doué pour tous les arts, il songea d'abord à une carrière pianistique ou littéraire, puis hésita entre la peinture (il devait encore exposer une série de lithographies à New York en 1969) et la musique. Il choisit celle-ci sur les conseils de Henry Cowell, son professeur de composition à New York, et poursuivit ses études avec, entre autres, Arnold Schönberg à l'université de Californie du Sud (1934-1937). Une commande de musique de film l'orienta très tôt vers la percussion : il fonda un ensemble de batteurs, organisa des concerts sur la côte ouest des États-Unis et devint accompagnateur de la classe de danse de Bonnie Bird (où se forma Merce Cunningham) à la Cornish School de Seattle (1937-1939). Après avoir enseigné à la School of Design de Chicago (1941-42), il s'établit à New York, commença de collaborer avec Merce Cunningham (il devait devenir directeur musical de sa compagnie, dès sa création, en 1952), et noua d'étroites relations dans le milieu international de la peinture (Max Ernst, Peggy Guggenheim, Mondrian, plus tard Rauschenberg, Jasper Johns et Marcel Duchamp) tout en étudiant particulièrement, en musique, Anton Webern et surtout Erik Satie.
   À la fin des années 1940, Cage entreprit son initiation à la philosophie orientale et au zen (avec Daisetz Suzuki). En 1950 débuta sa collaboration avec le pianiste David Tudor. Il lança, en 1952, avec Earle Brown, Christian Wolff et Morton Feldman, le Project of Music for Magnetic Tape (premier groupe américain à produire de la musique pour bande), et de 1948 à 1952, participa aux cours d'été de Black Mountain, où il donna avec la Compagnie Merce Cunningham Theater Piece (1952), probablement le premier happening à s'être jamais déroulé aux États-Unis. En 1954, une tournée en Europe (Donaueschingen lui avait commandé deux œuvres qui allaient devenir deux pièces superposables) le conduisit dans des hauts lieux de la musique contemporaine, comme Cologne, Milan et Paris (où il avait déjà séjourné en 1949 et rencontré Boulez et Schaeffer). Le groupe Cage-Feldman-Tudor-Wolff devait dès lors jouer un rôle déterminant, voire historique, dans la diffusion de l'avant-garde américaine, et Cage lui-même devait devenir sur le plan esthétique, voire philosophique, le point de mire de toute une génération de compositeurs, surtout après les cours (la Musique comme processus) qu'il donna à Darmstadt en 1958 : il dynamisa alors le courant européen de la musique aléatoire ­ terme que lui-même ne devait jamais faire sien ­ inauguré en 1957 par le Klavierstück XI de Stockhausen. Toujours en 1958, il prononça au pavillon français de l'Exposition universelle de Bruxelles sa conférence Indeterminacy (« Indétermination »), et séjourna quatre mois au Studio de phonologie de la R. A. I. à Milan, tandis que le scandale de la première audition du Concerto pour piano et orchestre (œuvre utilisant 84 systèmes de notation différents) consacrait au Town Hall de New York ses vingt-cinq années de création.
   Depuis 1966, John Cage a été compositeur en résidence aux universités de l'Illinois, de Californie (Davis), de Cincinnati et à l'université wesleyenne. En 1969, il a été élu au National Institute of Arts and Letters.
   Cage est un de ceux à qui l'on doit une nouvelle façon non plus de « penser en musique », mais de « penser la musique ». Il a introduit dans l'art des sons, selon une démarche tout à fait à l'opposé de celle d'un Pierre Boulez, la notion d'indétermination, l'idée de hasard et une conception neuve du silence, écrit pour des sources sonores et des exécutants non spécifiés quant à leur nombre et à leur nature, et récusé la notion traditionnelle d'œuvre musicale. Il commença en utilisant de façon quasi sérielle une échelle de 25 demi-tons (Six Brèves Inventions, Sonate pour 2 voix, Sonate pour clarinette), mais se détourna vite de cette méthode, la recherche d'un substitut à la tonalité défaillante ne l'ayant jamais intéressé en soi. Beaucoup de ses innovations remontent dans leurs principes à la fin des années 1930. Il s'attacha alors aux structures fondées sur le rythme et le temps, et s'interrogea sur la nature des sons écoutés pour eux-mêmes, en dehors de toute culture ou « avant la culture » : d'où First Construction (in Metal) pour percussions (1939), ou encore Living Room Music (1940), ouvrages témoignant d'une nette indifférence envers la « valeur » en soi du matériau sonore, mais reculant comme chez Varèse les frontières de l'art musical. De la même époque datent ses premiers essais de musique électroacoustique avant la lettre : ainsi Imaginary Landscape No 1 pour deux électrophones à vitesse variable, enregistrements de sons sinusoïdaux, piano avec sourdine et cymbales (1939). Dans Imaginary Landscape No 4 (1951), il devait faire appel à 12 radios, 24 exécutants et un chef ; dans Cartridge Music (1960), à des micros de contact mettant en évidence des événements sonores jusqu'alors imperceptibles ou rejetés ; et pour la création de Variations II (1961) + III (1963), à un micro de contact de gorge amplifiant la déglutition d'un verre d'eau.
   L'invention la plus célèbre de Cage, celle du piano préparé ­ consistant à loger entre les cordes de l'instrument, ou ailleurs, des corps étrangers destinés à en modifier les sonorités et les propriétés acoustiques, et de façon plus fondamentale à accroître l'imprévisibilité du résultat sonore ­, date de 1938 (Cage pallia ainsi l'impossibilité dans laquelle il s'était trouvé d'utiliser un orchestre de percussions pour la musique du ballet Bacchanales, qui lui avait été commandée par la danseuse Syvilla Fort) : de cette invention, les Sonates et Interludes (1946-1948), aux remarquables structures rythmiques, puis le Concerto pour piano préparé et orchestre de chambre (1951), tirèrent le plus large parti. Après cette exploration de l'indétermination au niveau du matériau sonore, Cage l'étendit à l'acte même de composer, par exemple en se servant de diagrammes, de jets de dés ou de pièces de monnaie. À partir de Music of Changes (1951), et jusqu'à Empty Words (1973-1976), il recourut volontiers pour ce faire à la méthode I-Ching, recueil d'oracles de la Chine ancienne permettant d'effectuer des opérations de consultation du sort et ainsi d'éliminer tout critère de choix subjectif tout en préservant dans le « produit fini » une structure, une forme : le hasard intervient ici au niveau de la composition, non de l'exécution.
   Ce « hasard » devait prendre chez Cage (y compris et surtout au niveau de l'exécution) d'autres aspects de moins en moins compatibles avec la notion traditionnelle de structure : détermination des notes dans l'espace de la feuille-partition en fonction des imperfections du papier dans Music for Piano (1953-1956) ou dans le Concerto pour piano et orchestre (1957-58) ; calques transparents superposables ad libitum dans les Variations I-IV (1958-1963) et VI (1966) ; examen de cartes astronomiques anciennes dans Atlas Edipticalis (1961) ou dans Études australes (1976). Cette pluralisation des techniques de hasard semble bien être un abandon de toute prétention à la structure, une volonté de court-circuiter à tous les niveaux les aspects intellectuels du choix. Il ne s'agit pas pour autant de privilégier le hasard en soi, ce qui ressortirait encore à la logique, mais plutôt d'une tentative pour se rapprocher de la nature, pour libérer le son, mais aussi le silence. Dans 4'33'' pour n'importe quel(s) instrument(s) [1952], pièce la plus indéterminée et la plus « silencieuse » qui soit, aucun son ne doit être produit, et ce pour montrer que de toute façon il en existe, qui doivent être entendus. Il n'y a pas non-œuvre : c'est l'ambiance qui crée l'œuvre, la seule indication précise étant celle de durée. Le souci de ne pas se couper de la nature apparaît aussi dans le fait qu'à de rares exceptions près, comme Fontana Mix (1958), composé au studio de la R. A. I. à Milan, Cage répugna à utiliser la bande seule : Bird Cage, donné en 1972 dans un espace où les gens étaient libres de bouger et les oiseaux de voler, met en jeu douze bandes magnétiques en superposition avec Monbird de David Tudor, et Lecture on the Weather (1976) est pour douze voix, bande magnétique et film. Dans HPSCHD pour 1 à 7 clavecinistes et 1 à 51 magnétophones, composition à l'ordinateur entreprise avec Lejaren Hiller à l'université de l'Illinois, est généralisée la technique du collage. On a parlé à propos de Cage de néo-dadaïsme, d'anarchisme, de provocation et même d'entreprise de dégradation, alors que s'il nous propose d'oublier les relations que nous trouvions dans l'art auparavant, c'est pour ne plus limiter la musique à une activité cérébrale, abstraite et élitiste. Avec lui, l'œuvre est présentée comme une action ­ il parle d'acteur (performer) plus que de musicien ou d'interprète ­ et le geste comme générateur de sons. La musique est donc théâtre, « un autre mot pour désigner la vie » : en témoigne par exemple une de ses productions les plus récentes, Roaratorio, an Irish Circus on Finnegans Wake (1980). Mieux, sa démarche est un éveil à la fête par la participation que ses œuvres réclament : ainsi 33 1/3 (1969) pour une douzaine d'électrophones et 250 disques que le public doit faire passer, ou Musiccircus (1967, 1970 et 1973), où la déambulation d'une source sonore à l'autre est indispensable. Trente Pièces pour cinq orchestres (1981) est une œuvre dont l'autre titre, À la surface, fait référence à Thoreau. Une de ses dernières œuvres est One Hundred and One pour orchestre (Boston, 1989).
   Pour Cage, la musique était un fait social, et il resta profondément persuadé que dans la mesure où dans et par sa musique il contestait par exemple l'hégémonie du chef ou la dictature du compositeur, pour s'attacher au contraire à la créativité de l'interprète, à l'indépendance et à la dignité de chacun (qu'il soit auditeur ou exécutant), ou à l'obligation d'une écoute réciproque avant toute intervention, c'est l'ordre social qu'il remettait en question.
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Cet article est extrait de l'ouvrage ci-dessous:
Dictionnaire de la musique Dictionnaire de la musique Voir sa fiche
À voir aussi dans Larousse
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  • John Cage

John Cage

John Cage
John Cage
Compositeur américain (Los Angeles 1912-New York 1992).
Doué pour tous les arts, il songea d'abord à une carrière pianistique ou littéraire, puis hésita entre la peinture (il devait encore exposer une série de lithographies à New York en 1969) et la musique. Il choisit celle-ci sur les conseils de Henry Cowell, son professeur de composition à New York, et poursuivit ses études avec, entre autres, Arnold Schönberg à l'université de Californie du Sud (1934-1937). Une commande de musique de film l'orienta très tôt vers la percussion : il fonda un ensemble de batteurs, organisa des concerts sur la côte ouest des États-Unis et devint accompagnateur de la classe de danse de Bonnie Bird (où se forma Merce Cunningham) à la Cornish School de Seattle (1937-1939). Après avoir enseigné à la School of Design de Chicago (1941-42), il s'établit à New York, commença de collaborer avec Merce Cunningham (il devait devenir directeur musical de sa compagnie, dès sa création, en 1952), et noua d'étroites relations dans le milieu international de la peinture (Max Ernst, Peggy Guggenheim, Mondrian, plus tard Rauschenberg, Jasper Johns et Marcel Duchamp) tout en étudiant particulièrement, en musique, Anton Webern et surtout Erik Satie.
   À la fin des années 1940, Cage entreprit son initiation à la philosophie orientale et au zen (avec Daisetz Suzuki). En 1950 débuta sa collaboration avec le pianiste David Tudor. Il lança, en 1952, avec Earle Brown, Christian Wolff et Morton Feldman, le Project of Music for Magnetic Tape (premier groupe américain à produire de la musique pour bande), et de 1948 à 1952, participa aux cours d'été de Black Mountain, où il donna avec la Compagnie Merce Cunningham Theater Piece (1952), probablement le premier happening à s'être jamais déroulé aux États-Unis. En 1954, une tournée en Europe (Donaueschingen lui avait commandé deux œuvres qui allaient devenir deux pièces superposables) le conduisit dans des hauts lieux de la musique contemporaine, comme Cologne, Milan et Paris (où il avait déjà séjourné en 1949 et rencontré Boulez et Schaeffer). Le groupe Cage-Feldman-Tudor-Wolff devait dès lors jouer un rôle déterminant, voire historique, dans la diffusion de l'avant-garde américaine, et Cage lui-même devait devenir sur le plan esthétique, voire philosophique, le point de mire de toute une génération de compositeurs, surtout après les cours (la Musique comme processus) qu'il donna à Darmstadt en 1958 : il dynamisa alors le courant européen de la musique aléatoire ­ terme que lui-même ne devait jamais faire sien ­ inauguré en 1957 par le Klavierstück XI de Stockhausen. Toujours en 1958, il prononça au pavillon français de l'Exposition universelle de Bruxelles sa conférence Indeterminacy (« Indétermination »), et séjourna quatre mois au Studio de phonologie de la R. A. I. à Milan, tandis que le scandale de la première audition du Concerto pour piano et orchestre (œuvre utilisant 84 systèmes de notation différents) consacrait au Town Hall de New York ses vingt-cinq années de création.
   Depuis 1966, John Cage a été compositeur en résidence aux universités de l'Illinois, de Californie (Davis), de Cincinnati et à l'université wesleyenne. En 1969, il a été élu au National Institute of Arts and Letters.
   Cage est un de ceux à qui l'on doit une nouvelle façon non plus de « penser en musique », mais de « penser la musique ». Il a introduit dans l'art des sons, selon une démarche tout à fait à l'opposé de celle d'un Pierre Boulez, la notion d'indétermination, l'idée de hasard et une conception neuve du silence, écrit pour des sources sonores et des exécutants non spécifiés quant à leur nombre et à leur nature, et récusé la notion traditionnelle d'œuvre musicale. Il commença en utilisant de façon quasi sérielle une échelle de 25 demi-tons (Six Brèves Inventions, Sonate pour 2 voix, Sonate pour clarinette), mais se détourna vite de cette méthode, la recherche d'un substitut à la tonalité défaillante ne l'ayant jamais intéressé en soi. Beaucoup de ses innovations remontent dans leurs principes à la fin des années 1930. Il s'attacha alors aux structures fondées sur le rythme et le temps, et s'interrogea sur la nature des sons écoutés pour eux-mêmes, en dehors de toute culture ou « avant la culture » : d'où First Construction (in Metal) pour percussions (1939), ou encore Living Room Music (1940), ouvrages témoignant d'une nette indifférence envers la « valeur » en soi du matériau sonore, mais reculant comme chez Varèse les frontières de l'art musical. De la même époque datent ses premiers essais de musique électroacoustique avant la lettre : ainsi Imaginary Landscape No 1 pour deux électrophones à vitesse variable, enregistrements de sons sinusoïdaux, piano avec sourdine et cymbales (1939). Dans Imaginary Landscape No 4 (1951), il devait faire appel à 12 radios, 24 exécutants et un chef ; dans Cartridge Music (1960), à des micros de contact mettant en évidence des événements sonores jusqu'alors imperceptibles ou rejetés ; et pour la création de Variations II (1961) + III (1963), à un micro de contact de gorge amplifiant la déglutition d'un verre d'eau.
   L'invention la plus célèbre de Cage, celle du piano préparé ­ consistant à loger entre les cordes de l'instrument, ou ailleurs, des corps étrangers destinés à en modifier les sonorités et les propriétés acoustiques, et de façon plus fondamentale à accroître l'imprévisibilité du résultat sonore ­, date de 1938 (Cage pallia ainsi l'impossibilité dans laquelle il s'était trouvé d'utiliser un orchestre de percussions pour la musique du ballet Bacchanales, qui lui avait été commandée par la danseuse Syvilla Fort) : de cette invention, les Sonates et Interludes (1946-1948), aux remarquables structures rythmiques, puis le Concerto pour piano préparé et orchestre de chambre (1951), tirèrent le plus large parti. Après cette exploration de l'indétermination au niveau du matériau sonore, Cage l'étendit à l'acte même de composer, par exemple en se servant de diagrammes, de jets de dés ou de pièces de monnaie. À partir de Music of Changes (1951), et jusqu'à Empty Words (1973-1976), il recourut volontiers pour ce faire à la méthode I-Ching, recueil d'oracles de la Chine ancienne permettant d'effectuer des opérations de consultation du sort et ainsi d'éliminer tout critère de choix subjectif tout en préservant dans le « produit fini » une structure, une forme : le hasard intervient ici au niveau de la composition, non de l'exécution.
   Ce « hasard » devait prendre chez Cage (y compris et surtout au niveau de l'exécution) d'autres aspects de moins en moins compatibles avec la notion traditionnelle de structure : détermination des notes dans l'espace de la feuille-partition en fonction des imperfections du papier dans Music for Piano (1953-1956) ou dans le Concerto pour piano et orchestre (1957-58) ; calques transparents superposables ad libitum dans les Variations I-IV (1958-1963) et VI (1966) ; examen de cartes astronomiques anciennes dans Atlas Edipticalis (1961) ou dans Études australes (1976). Cette pluralisation des techniques de hasard semble bien être un abandon de toute prétention à la structure, une volonté de court-circuiter à tous les niveaux les aspects intellectuels du choix. Il ne s'agit pas pour autant de privilégier le hasard en soi, ce qui ressortirait encore à la logique, mais plutôt d'une tentative pour se rapprocher de la nature, pour libérer le son, mais aussi le silence. Dans 4'33'' pour n'importe quel(s) instrument(s) [1952], pièce la plus indéterminée et la plus « silencieuse » qui soit, aucun son ne doit être produit, et ce pour montrer que de toute façon il en existe, qui doivent être entendus. Il n'y a pas non-œuvre : c'est l'ambiance qui crée l'œuvre, la seule indication précise étant celle de durée. Le souci de ne pas se couper de la nature apparaît aussi dans le fait qu'à de rares exceptions près, comme Fontana Mix (1958), composé au studio de la R. A. I. à Milan, Cage répugna à utiliser la bande seule : Bird Cage, donné en 1972 dans un espace où les gens étaient libres de bouger et les oiseaux de voler, met en jeu douze bandes magnétiques en superposition avec Monbird de David Tudor, et Lecture on the Weather (1976) est pour douze voix, bande magnétique et film. Dans HPSCHD pour 1 à 7 clavecinistes et 1 à 51 magnétophones, composition à l'ordinateur entreprise avec Lejaren Hiller à l'université de l'Illinois, est généralisée la technique du collage. On a parlé à propos de Cage de néo-dadaïsme, d'anarchisme, de provocation et même d'entreprise de dégradation, alors que s'il nous propose d'oublier les relations que nous trouvions dans l'art auparavant, c'est pour ne plus limiter la musique à une activité cérébrale, abstraite et élitiste. Avec lui, l'œuvre est présentée comme une action ­ il parle d'acteur (performer) plus que de musicien ou d'interprète ­ et le geste comme générateur de sons. La musique est donc théâtre, « un autre mot pour désigner la vie » : en témoigne par exemple une de ses productions les plus récentes, Roaratorio, an Irish Circus on Finnegans Wake (1980). Mieux, sa démarche est un éveil à la fête par la participation que ses œuvres réclament : ainsi 33 1/3 (1969) pour une douzaine d'électrophones et 250 disques que le public doit faire passer, ou Musiccircus (1967, 1970 et 1973), où la déambulation d'une source sonore à l'autre est indispensable. Trente Pièces pour cinq orchestres (1981) est une œuvre dont l'autre titre, À la surface, fait référence à Thoreau. Une de ses dernières œuvres est One Hundred and One pour orchestre (Boston, 1989).
   Pour Cage, la musique était un fait social, et il resta profondément persuadé que dans la mesure où dans et par sa musique il contestait par exemple l'hégémonie du chef ou la dictature du compositeur, pour s'attacher au contraire à la créativité de l'interprète, à l'indépendance et à la dignité de chacun (qu'il soit auditeur ou exécutant), ou à l'obligation d'une écoute réciproque avant toute intervention, c'est l'ordre social qu'il remettait en question.
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